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Portrait de John Streep
Chef de la section munichoise du
Counter Intelligence Corps

L’enquête du C.I.C. (Counter Intelligence Corps) concernant Breker, avait été confiée au Chef de la section de Munich, John Streep qui, dès l’automne 1945, avait convoqué l’artiste dans ses bureaux installés dans l’ancien Führerbau – l’un des deux bâtiments conçus par Ludwig Troost, pour la Königsplatz.

Juif, originaire de Hambourg, John Streep n’avait quitté l’Allemagne que tardivement, en 1937, pour trouver refuge aux Etats-Unis. Breker avait donc tout à redouter de lui, a priori, sachant qu’il y avait toutes les chances pour qu’un émigré se montrât moins accommodant qu’un Américain de souche.

Or, contre toute attente, John Streep se montre non seulement très courtois avec l’ancien « sculpteur d’Hitler » mais aussi très rassurant.

Mais bientôt la discussion entre les deux hommes s’oriente vers un autre thème : celui de l’art.

« Il n’y a une chose que nous ne pouvons pas vous pardonner, en Amérique ; c’est d’avoir contribué à la gloire d’Hitler sur le plan culturel. [...] Et si j’ai un conseil à vous donner, c’est de vous en repentir publiquement. Comprenez-vous ce que je veux dire ? »

Breker sursaute, et puis sourit vaguement. Après ce qui vient de lui être dit, il ne s’était pas attendu à ça. Alors, il reprend sa respiration, et après un instant de réflexion se lance dans une argumentation dont on peut estimer qu’elle ne variera pas d’un iota dès lors, dans sa substance, jusqu’à la fin de sa vie :

« Quelle forme, selon vous, devrait prendre cette repentance ? Durant toutes ces années, je n’ai jamais revêtu la défroque politique, que ce soit par inclination ou par hasard ; je suis demeuré ce que je suis : un sculpteur. A ce titre, j’étais complètement absorbé par ma tâche ; et ce n’est que dans la seule perspective de la mener à bien, du mieux que je pouvais, que je l’ai perçue, sans que ne s’y mêle aucune influence extérieure. Vous avez indiqué tout à l’heure, de manière somme toute flatteuse pour moi, que j’aurais contribué à la gloire d’Hitler sur un plan artistique. J’ignorais que mes œuvres étaient également connues aux Etats-Unis. Quoi qu’il en soit, la repentance dont vous me parlez devrait donc logiquement concerner mes sculptures ? Est-ce à dire, pour parler ouvertement, que je dois exprimer mon regret d’avoir trop bien travaillé pour l’odieux donneur d’ordre que vous avez mentionné ? Qui peut me faire dire ça ? Cela va à l’encontre de l’éthique de mon art, tel que je la conçois. Vous savez, nous sommes des fanatiques du travail, rien de plus que cela. C’est notre lot. Il est dit que chaque artiste est destiné à traverser le purgatoire, après le terme de son existence terrestre. C’est pourquoi la seule chance qu’il nous reste de nous concilier les bonnes grâces du destin consiste à demeurer fidèle à nous-mêmes. Cela, je l’ai appris des amis, artistes et écrivains, que je me suis faits à Paris. »

Si John Streep reste un long moment sans rien dire, manifestement déçu par la réaction de l’artiste, l’atmosphère entre les deux hommes ne s’en trouve pas pour autant alourdi. La question de l’art, du rôle et de la situation de l’artiste dans la société ayant été posée, John Streep en vient tout naturellement à évoquer cette autre question, qu’un journaliste américain avait adressé à Breker, en mai 1942, à la veille de l’inauguration de l’exposition à l’Orangerie : « Existe-t-il un art nazi ? » – et la réponse de Breker se présente moins, cette fois, sous forme d’une autre question que sous la forme d’une sorte de mise à l’épreuve des faits : S’il existe une manière “nazie” de travailler la matière, alors je vais modeler votre propre portrait et vous me direz ensuite s’il est “nazi” ou non.

Pris au dépourvu, John Streep accepte de se prêter au défi, et Breker tiendra sa parole.